MANIFESTE 2026-2030. Prendre soin de ceux qui nous soignent
Dernière mise à jour : 9 août

L'hôpital est le seul environnement industriel de France où l'on accepte de ne pas mesurer ce que respirent les salariés.
Le soignant malade est devenu un lieu commun. On l'invoque, on s'en émeut, on passe à autre chose. Et la réponse est toujours la même : il faudrait des moyens. C'est vrai. Ce n'est pas suffisant.
Car il y a un angle mort que l'argent seul ne comble pas. Dans une usine chimique, un opérateur exposé à un cancérogène bénéficie d'une évaluation d'exposition, d'un mesurage atmosphérique, d'un suivi individuel et d'une traçabilité. Dans un service d'anatomopathologie, un bloc opératoire ou une unité de reconstitution des cytotoxiques, ces mêmes obligations existent. Elles sont beaucoup moins souvent appliquées. Ce n'est pas une question de budget. C'est une question de regard : nous n'avons jamais vraiment considéré l'établissement de santé comme un lieu de travail exposant.
Résultat : nous protégeons mieux un opérateur de la pétrochimie qu'une infirmière de bloc.
Le cocktail invisible
Commençons par le plus documenté. Le formaldéhyde, le formol des services d'anatomie et cytologie pathologiques, est classé cancérogène 1B et mutagène 2 au niveau européen, et cancérogène avéré pour l'homme par le CIRC. Depuis fin 2021, deux valeurs limites contraignantes s'imposent : 0,3 ppm sur huit heures, 0,6 ppm sur quinze minutes. Détail qui dit tout : le secteur des soins a bénéficié, comme la thanatopraxie, d'une dérogation transitoire jusqu'en juillet 2024 pour continuer à appliquer une valeur plus élevée. Autrement dit, le législateur a lui-même reconnu que nos établissements n'étaient pas en état de tenir la norme commune. Deux ans après la fin de cette tolérance, combien d'établissements ont-ils réellement métrologié leurs postes ?
Poursuivons avec ce qui n'est même pas encore réglementé. Les fumées chirurgicales, produites par le bistouri électrique, le laser ou les ultrasons, contiennent des particules ultrafines, des composés organiques volatils, des débris cellulaires et des agents biologiques. L'INRS documente le sujet depuis 2011. Une enquête menée auprès de professionnels français a montré que deux tiers d'entre eux n'avaient jamais reçu la moindre information sur ces risques. Le masque chirurgical ne filtre pas ces particules : seule l'aspiration à la source protège. Sous l'impulsion des organisations d'infirmiers de bloc, l'ANSES a lancé une expertise collective dont l'échéance est prévue pour la fin de l'année 2026.
Voilà notre premier point d'appui pour le lustre qui s'ouvre : l'avis de l'ANSES sur les fumées chirurgicales tombera dans quelques mois. Les établissements qui attendront sa publication pour agir auront déjà perdu.
Le reste de l'inventaire est connu et tout aussi peu suivi : gaz et vapeurs anesthésiques, protoxyde d'azote, cytotoxiques et leur contamination de surface, désinfectants et biocides, réactifs de laboratoire, produits d'entretien utilisés en volume dans des locaux dont la ventilation date parfois de la construction. À quoi s'ajoute la qualité de l'air intérieur elle-même, dans des bâtiments occupés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où l'on soigne des personnes fragiles avec des systèmes de renouvellement d'air rarement audités.
Ce que le reste du tableau confirme
Ces expositions ne remplacent pas les autres. Elles les éclairent. Le secteur de l'aide et des soins à la personne affiche une sinistralité que l'industrie a appris à réduire et que nous, non : dans l'aide à domicile, l'indice de fréquence des accidents du travail approche les cent pour mille salariés, soit environ trois fois la moyenne nationale et davantage que le BTP, lequel a diminué ses accidents de près d'un tiers en une décennie. Le dernier rapport de l'Observatoire national des violences en santé fait état d'une hausse de près de 7 % des signalements entre 2023 et 2024, pour environ vingt et un mille faits déclarés. Ce chiffre repose sur le volontariat des établissements : il décrit une réalité largement sous-déclarée, ce qui rend la tendance d'autant plus préoccupante.
Un même fil relie ces données : nous n'avons pas de culture de prévention en santé. Nous avons une culture de la réparation, de l'arrêt de travail et du remplacement au pied levé.
Notre demande pour 2026-2030
Nous voulons que ce lustre soit celui de la santé globale des soignants. Trois exigences concrètes.
• Aux directions d'établissement : évaluer et mesurer réellement les expositions chimiques et la qualité de l'air intérieur, au même standard que n'importe quel site industriel. Un document unique qui mentionne le formol sans aucun mesurage n'est pas un document unique, c'est une ligne de défense juridique.
• Aux pouvoirs publics : faire de la santé au travail des soignants un indicateur de performance du système de santé, publié et suivi. Nous pilotons ce système sur le déficit de l'Assurance maladie. Nous devrions le piloter aussi sur l'état de ceux qui le font tenir.
• Aux financeurs : conditionner une part des investissements immobiliers et d'équipement à la protection des équipes, aspiration des fumées, hottes, systèmes clos, ventilation. Un bloc neuf sans captage à la source est un bloc mal conçu.
Notre engagement, pas seulement notre discours
Nous ne demandons pas aux autres ce que nous ne faisons pas nous-mêmes. Notre outil B2ST, développé et éprouvé depuis dix ans, franchit cette année une étape. Au-delà du score de bien-être et de santé au travail, il produit désormais le coût financier du désengagement, un plan d'action opérationnel et un baromètre de la santé des collaborateurs suivi dans le temps. L'objectif est simple : permettre à une direction de mesurer l'impact réel d'une politique de ressources humaines intégrant ces risques, plutôt que de le supposer. Ce que l'on ne mesure pas ne se pilote pas, et ce qui ne se pilote pas finit toujours par se payer ailleurs.
Aux soignants
Vous n'avez pas à choisir entre soigner et vous protéger. Cette alternative est un aveu de défaillance collective, pas une fatalité du métier. La campagne présidentielle qui s'ouvre sera saturée de promesses sur l'hôpital. Nous poserons, à chaque candidat, la question que personne ne pose : que comptez-vous faire pour la santé de ceux qui soignent ? Nous publierons les réponses. Et nous publierons les silences.
a ecouter sur la chaine de PODCAST RSE4LIFE : https://audio.ausha.co/vAjdvCAQMWaG.mp3

Sources : INRS (formaldéhyde, fumées chirurgicales, TC 137) · Décrets n° 2020-1546 et n° 2021-1849 · ANSES, expertise collective sur l'exposition professionnelle aux fumées chirurgicales, échéance novembre 2026 · Assurance Maladie Risques professionnels, sinistralité du secteur de l'aide et des soins à la personne · ONVS, rapport 2025 (données 2023-2024), DGOS.



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